Éducation: changer de logiciel pour se développer

Pratiquement tous les peuples d'Afrique sont issus de la même matrice culturelle. La diversité culturelle du continent est le  plus souvent compris comme des différences culturelles et pourtant il n'en est rien.

Par exemple, il n'est pas rare de voir une langue africaine  structurée de sorte qu'à partir d'une racine verbale ou d'un radical, plusieurs autres mots s'y dérivent et tous exprimant un sens particulier d'un concept plus global. On retrouve ainsi dans les structures même d’une langue, des indices d’une influence de la réalité environnementale ou d'une action qui s'inscrit dans le temps et l'espace. Une complexité sémantique que l'ethnolinguiste Christiane Seydou explique en ces termes :

 Tout comme, en français, le verbe « regarder », en peul, ƴeewde ajoute à la simple vision (« voir », yi’de), la notion d’acte volontaire appliqué à un objet précis. Mais lorsqu’il s’agit d’expliciter l’orientation du regard, que ce soit en fonction de l’intention du sujet ou de la position de l’objet regardé, le verbe, en français, reste le même, le sujet étant toujours considéré comme siège central de l’action, comme regardant « pour soi » ; et, dans l’un et l’autre cas, la langue a recours à l’adjonction obligatoire soit d’un adverbe – regarder en haut, en bas, au loin… – soit d’une préposition – dans, sous, devant, derrière etc. ; ce qui maintient une distanciation et une distinction nette entre sujet et objet de l’action, comme si l’acte de regarder était prioritairement conçu « pour soi », et avait besoin d’une indication secondaire explicite pour situer l’action dans son contexte : soit dans la relation binaire, actant/action, avec un adverbe qui, comme son nom l’indique, ajoute simplement à l’action une précision – ici, la direction donnée par le sujet à son action ; soit dans la relation ternaire, actant/action/ acté, avec une préposition qui établit la relation entre les trois parties : ici, la direction du regard assumée par le sujet mais déterminée par rapport à l’objet. Cela étant, quelle que soit la situation, l’expression linguistique traduit une conceptualisation de l’acte de « regarder », comme indépendant en tant que tel de son exercice contextualisé.

Prenons pour exemple le wolof (avec le concept global "connaître" / xam) et le  pulaar/fulfule (avec le concept global de "voir" / ƴi'de)

{wolof}

- X (lire comme "kha" en français)

 * xel (esprit, cerveau);

 * xelal (conseiller/inspirer quelqu'un);

 * xeloo (avoir l'idée/envisager de faire quelque chose);

 * xalaat (idée, penser, réfléchir);

 * xam (connaître);

 * xam-xam (connaissance);

 * xamale (faire connaître quelqu'un/quelque chose à quelqu'un);

 * xamante (deux personnes qui se connaisse);

 * xameeku (Se connaître soi-même);

 * xamloo (faire connaître quelqu'un ou quelque chose);

 * xammee (reconnaître à distance);

 * xamul (Ne pas connaître);

 * xam-xamlu (Faire semblant de connaître);

 * xañ (priver/garder une information ou un savoir à quelqu'un);

 * ...


{pulaar/fulfulde}

- ƴi'de (voir)

 * yitere (oeil);

 * yillaade (chercher) ;

 * ƴeewde (regarder) ;

 * ƴeewndaade (regarder dans le sens d'évaluer, par exemple une mesure) ;

 * ƴeewtaade (s’examiner, procéder à son introspection, faire son examen de conscience);

 * yeeƴaade : regarder en arrière ; 

 * yeeƴitaade : regarder en se retournant ;

 * yuurnaade : regarder de l’extérieur vers l’intérieur, au fond de…, sous… ;

 * yonngaade : regarder par-dessus (un mur, par exemple) en se haussant ;

 * ƴellitaade : plonger du regard sur…, parcourir du regard un vaste panorama ;

 * hoynaade : regarder en l’air ;

 * soynaade : regarder au loin, apercevoir dans le lointain ;

 * ... 


Ces caractéristiques linguistiques sont d'une extrême richesse. Étant des langues à classe et descriptive, elles facilitent le discernement et la perception, un atout pour une facile compréhension. On peut définir le discernement comme la faculté qui est donnée à l'esprit ou qu'il a acquise par l'expérience, d'apprécier les choses selon leur nature et à leur juste valeur, d'en juger avec bon sens et clarté.

Tandis que la perception est une opération psychologique complexe par laquelle l'esprit, en organisant les données sensorielles, se forme une représentation des objets extérieurs et prend connaissance du réel. Plus largement c'est l'acte par lequel le sujet prend connaissance des objets qui ont fait impression sur ses sens.

Perception du son, de la couleur, de la saveur, de l'odeur, de la solidité.

Une instruction scolaire(éducation) basée sur cette réalité qui nous est spécifique, nous africain, nous permettra de nous reconnecter avec nous même en ayant notre propre mode de penser concret(perceptuel) c'est à dire dirigé par la perception, par opposition au mode de penser abstrait ou conceptuel qui ne nous permet pas d'exprimer tout notre potentiel donc de nous épanouir culturellement et scientifiquement.

Ce chantier commence d'abord dans nos foyers où les aînés doivent corriger les enfants quant ils font des fautes d'expression dans nos langues. 

L'enfant commencera petit à petit à prendre connaissance  de la structuration  de sa langue maternelle, le reste coulera comme l'eau à la source.


Références : 
1) Christiane SEYDOU, « Le fulfulde, langue de nomades… (Mali) », Journal des africanistes [En ligne], 85-1/2 | 2015, mis en ligne le 16 juin 2016, consulté le 19 mai 2022. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/4509 ; DOI : https://doi.org/10.4000/africanistes.4509

2) Ay Baati Wolo
A Wolof dictionary
Pamela Munro and Dieynaba Gaye
Department of Linguistics
University of California, Los Angeles
1997

Partage :
Tag :