Jeunesse, Culture urbaine et citoyenneté en Mauritanie(*)

(*) Cet article est un résumé de l'essai du Dr Mouhamadou Abdoul qui a été publié dans l'ouvrage ayant pour titre "Rogue Urbanism - emergent african cities" aux éditions Jacana Media (Pty) Ltd (13 juin 2013)


Le texte est un essai de problématisation du rapport de la nouvelle culture urbaine émergente en Mauritanie, à travers le mouvement Hip Hop et plus spécifiquement du phénomène Rap, à l’action politique au sens de critique d’un système politique et d’une manière de gérer le pouvoir. Il résulte d’une recherche en cours et est, de ce fait, une réflexion qui met en exergue une catégorie de jeunes qui, par la médiation de son art, est en train de construire une identité propre différente de celles auxquelles on se réfère habituellement dans le pays.

A travers la musique Rap, se dessine à Nouakchott et dans les autres villes du pays un mouvement Hip Hop porteur d’un discours de rupture et s’exprime une modalité de l’action politique novatrice qui promeut un mode d’expression citoyenne d’un genre tout nouveau. Quelle en est la signification réelle ? Serait-ce par ce truchement que se forge véritablement une nation mauritanienne débarrassée de ses complexes ethno raciaux et résolument tournée vers le développement ? Ce sont ces questionnements qui constituent l’objet de cette réflexion qui se veut ainsi une approche de la question de l’action politique différente de celles qui ont jusqu’ici cours dans les recherches sur la Mauritanie. Elle interroge un phénomène qui est considéré par beaucoup comme marginal, voire comme un épiphénomène. Mais son dynamisme et sa progression au jour le jour méritent qu’on lui accordât quelque crédit.

Le texte est divisé en trois parties. La première a trait à l’irruption des jeunes dans la sphère publique grâce à, d’une part, l’urbanisation et, de l’autre, à la crise multidimensionnelle à laquelle fait face la société mauritanienne. La deuxième partie explore la construction d’un discours politique contestataire selon une approche esthétisée à travers notamment le Rap. La troisième et dernière partie interroge la signification de ce phénomène au regard de la constitution d’une nation mauritanienne.

L’émergence des jeunes comme « entité sociale inhabituelle »

A l’instar de plusieurs villes africaines, Nouakchott, la capitale de la République Islamique de Mauritanie voit, depuis quelques décennies, l’émergence d’un acteur collectif conscient de ses problèmes en tant que groupe social distinct : les jeunes. Cette catégorie sociale a fait irruption sur l’espace public en se débarrassant, aux forceps, de son statut de cadet social et de mineur civique. Ce phénomène trouve ses conditions de réalisation dans l’urbanisation continue de la ville de Nouakchott qui charrie avec elle des mutations sociales voire sociétales dont la profondeur peut se mesurer à l’aune de la crise structurelle et multidimensionnelle constatée dans ces contextes urbains.

La très rapide urbanisation de la Mauritanie se traduit par une croissance de sa population urbaine de l’ordre d’environ 400% entre 1963 et 2010 et par un étalement concomitant de l’occupation de l’espace à une vitesse vertigineuse. Ce double phénomène s’observe avec plus de netteté dans la capitale, Nouakchott qui concentre 22,4% de la population mauritanienne. En un demi-siècle, Nouakchott a enregistré une extension spatiale soutenue avec la création de nouveaux quartiers pauvres et précaires qui ne tiennent aucunement compte des schémas de planification urbaine. Selon les statistiques les plus fiables, plus de 40% de cette population urbaine habite dans ces nouveaux établissements humains.

Cette progression de l’occupation humaine est la traduction d’un développement soutenu de sa population né des flux migratoires consécutifs aux sécheresses des années 70. [...] Une gestion urbaine problématique eu égard à la faiblesse des moyens des pouvoirs publics, municipaux notamment. Résultats : une situation environnementale des plus précaires ; une augmentation de l'insécurité et de la violence au cours de ces dernières années ; avec une nette accélération à partir des années 90.

Le chômage frappe durement la majeure partie de la population c’est-à-dire les jeunes. Face à cette situation, la jeunesse est traversée par un doute et a le sentiment d’être laissée à l’abandon. L’école et les études ne garantissent plus l’obtention d’un emploi. Les jeunes se considèrent comme des laissés pour compte. L’adversité oblige cependant cette couche de la population à prendre conscience de façon plus aiguë de son identité, car elle se représente comme étant une même communauté de destin dont l’horizon est fait d’incertitudes. Cette conscience se traduit par une auto prise en charge qui prend des formes diverses dont certaines sont extrêmes : immigration clandestine dans de frêles pirogues, enrôlement dans des réseaux mafieux ou dans le « jihad islamique ». D’un autre côté, cette situation de crise a occasionné l’émergence d’une multitude d’initiatives et de réponses populaires dans le domaine de l’auto prise en charge par les populations, à travers des associations de quartiers, de la gestion de leurs propres problèmes. A côté des stratégies de survie, les jeunes développent des formes de prise de parole dans l’espace public. Les revendications estudiantines, syndicales et manifestations politiques avec ou sans violence surtout en période électorale émaillent les années 1990.

[...]

La construction d’un discours politique « esthétisé »

Le phénomène Hip Hop d’une façon générale et celui du Rap en particulier est né de la confluence de plusieurs facteurs tant endogènes qu’exogènes. En Mauritanie, le phénomène est parti des jeunes des quartiers populaires de la capitale et s’est très rapidement étendu à toute la capitale et aux autres villes du pays. La situation de crise et ses conséquences jointes à la massification des flux d’information et de communication et à une plus grande ouverture aux influences extérieures ont donné naissance à une culture hybride d’essence urbaine. Elle est présentée par Ould Saleck (2003 : 87 – 88) en ces termes :

« De nos jours, la nouvelle affirmation identitaire haratine est repérable dans le comportement de la génération urbaine que constitue la jeunesse des quartiers périphériques des grands centres urbains, une affirmation identitaire qui a tendance à emprunter les voies de la globalisation culturelle. Ainsi, à Nouakchott, Sélibaby, Kaédi pour ne citer que ces villes, des jeunes d‘origine haratine s’organisent pour former avec d’autres jeunes issus de l’émigration sous-régionale (Mali, Sénégal, Sierra Leone, Ghana) des clubs spécialisés dans la danse, dans la musique, rap ou funk. Leur modèle culturel est celui des Noirs américains. Aussi, dans le Vème et le VIème arrondissement de Nouakchott, le Black Panthers, un groupe de jeunes Haratins anime les soirées de mariage et de baptême avant de faire « la loi » dans les rues de la capitale, une activité qui conduit généralement ses auteurs au commissariat de police. L’inconscient collectif de cette jeunesse haratine n’est plus lié à la culture maure comme modèle de culture identitaire. ».

S’étant formé à partir de registres et de codes culturels pluriels, ce phénomène s’affiche comme une forme de « créolité » qui utilise les symboles d’identité tels que le verbe, l’accoutrement et une gestuelle et une rythmique propres aux jeunes qui le porte. Ceux-ci ne sont pas cependant que haratines (esclaves affranchis) ; ils sont aussi issus des groupes ethniques négro-africains (Hal pulaar’en, Wolof et Soninke). Ils sont nés dans ces quartiers populaires et périphériques dans un environnement politique et social au sein duquel ils se sentent exclus, mis au rebut de la société. Ce contexte crée une proximité et une complicité entre ces jeunes qui, le plus souvent, parlent indistinctement plusieurs langues notamment le Hassania, le Wolof et le Pulaar. Ils partagent les mêmes espaces publics et se fréquentent mutuellement sur les réseaux sociaux électroniques (facebook, twitter, etc.).  [...]

Des groupes de Rap se créent partout. On les compte aujourd’hui par centaines. Ils portent des noms évocateurs comme Awlad Lebled (les fils du Bled), les filles du Bled, Adviser (le conseiller), Haɓobe e Baasal (Ceux qui luttent contre la pauvreté), Jam Min Tekki (C’est la paix que nous portons), Minen tey (Nous n’en faisons qu’à notre tête). Ces groupes ont affiché dès le départ un discours très critique. Les jeunes trouvent ainsi un genre adapté à leur soif de crier leur désarroi et le mal-être général ambiant dans le genre musical. Benga (2001 : 6) rend bien compte de ce fait quand il écrit que : “le malaise des jeunes se donne à lire dans une redéfinition autonome de l’espace public urbain par le biais de la culture ». Au-delà du caractère ludique, le Rap est une forme d’expression musicale mais aussi politique. Le phénomène donne corps à une nouvelle conscience politique en même temps qu’il élargit la base de la participation des jeunes au débat public. Les moins de 18 ans, âge de la majorité, peuvent désormais participer au débat et faire connaître des choix de société.

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C’est dans leur discours critique, contestataire et revendicatif que l’on note avec netteté l’orientation politique de l’action des rappeurs. Il est caractérisé par la prise de position contre l’ordre social et contre le système politique. Les rappeurs développent l’énoncé d’un discours politique « esthétisé» qui se décline sous le mode de la revendication identitaire ; de la critique du système politique, du régime qui l’incarne et des personnes qui l’anime ; de la dénonciation des travers de la société et des comportements immoraux des aînés sociaux (les pères, les mères, les oncles), etc.

Certains comme les Awlad Lebled, dans le morceau Loussakh (les saletés) de l’album A’datna (notre tradition) sorti en 2007, dépeignent l’amoncellement des ordures urbaines dans la capitale. Partout, comme ils le scandent, dans les quartiers Toujounine, Dar Naïm, Arafat, Riad, El mina, Teyaret, Tevrgh Zeina, LeKsar, Sebkha, Clinique, les ordures jonchent les rues.

« Nouakchott la capitale », chantent-ils, « il n’y a que des saletés. Nos rues sont sales, nous sommes les seuls coupables. Ça se passe à Nouakchott. Mahou Maghboul (ce n’est pas acceptable), y a trop de saletés. Voila l’image que nous donnons d’une action riche de culture, nous méritons mieux » .

Au-delà de la dénonciation de l’état des rues, c’est celle de la gestion urbaine qui est en cause. Elle s’adresse non seulement aux pouvoirs publics (Gouvernement et autorités municipales) mais elle fustige également le comportement très peu citoyen des populations qui déversent ces ordures dans la rue. Mais certains optent pour une critique plus directe et frontale des politiques mises en oeuvre et des politiciens quelque soit leur bord (pouvoir et opposition). Jam Min Tekki prévient de ne pas « écouter le discours des politiciens, ce sont des trompeurs ». Leurs promesses électorales telles que la création d’emplois et de travail pour les jeunes, argumentent-ils, ne sont pas respectées. Roi Hems et Abda lui font écho en embouchant la même trompette quand ils crient que l’on :

« ne s’occupe pas des fils du pays, que la vie est dure, que nous vivons le désespoir, que la démocratie a été promise, que malgré cela le pays n’a pas changé. Le pays n’est pas agréable à vivre, le pouvoir n’a pas aidé, depuis lors jusqu’à présent nous sommes dans cette situation (Ndiaye, 2011a)».

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Esquisse d’une lecture politique d’un phénomène culturel

Depuis son accession à l’indépendance, voire depuis la période coloniale, notamment les années 1950, la Mauritanie, en tant qu’entité territoriale et Etat unitaire, est dans un processus heurté de construction de sens, synonyme d’une identité nationale et du façonnement d’une citoyenneté dans laquelle doivent se reconnaître les différents groupes sociaux qui la composent aujourd’hui. Mais la question de la citoyenneté et de l’identité envisagée du point de vue d’un idéal ou d’un projet étatique par la promotion d’une unité nationale, réceptacle d’une nation mauritanienne, se heurte à des représentations, valeurs, croyances, intérêts, formes d’attachement ou de loyauté qui sont des faits culturels, traduits politiquement par différents groupes sociaux.

Le phénomène Rap en Mauritanie est un mouvement culturel qui catalyse diverses influences exogènes et endogènes. C’est un fait social total porteur d’un changement basé sur la critique de l’ordre social et politique actuel tel qu’il est construit et fonctionne. Les animateurs de ce mouvement sont des acteurs politiques nouveaux qui revendiquent une présence effective et particulière dans l’espace public. Les messages des Posse, classables en plusieurs catégories, constituent un discours politique revendicatif d’un ordre social et politique nouveau plus juste et plus équitable. Ce discours de changement a un fort impact car il est transmis à travers un puissant support d’éveil de la conscience politique et diffusé par des canaux accessibles aux différentes catégories des populations.

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Le Rap, cette nouvelle culture urbaine de masse, est un instrument de promotion d’une citoyenneté plus assumée dans le sens où l’exprime Reebee Garofalo cité par Jules-Rosette et Martin, (1998 : 26) : « On la [culture de masse] considère comme une arène où prend place la lutte idéologique, c’est-à-dire la lutte pour le pouvoir de définir. Bien qu’il soit indiscutable que les forces enrôlées pour défendre les hégémonies existantes sont formidables, en de nombreux cas la culture de masse, et tout simplement la musique populaire, y lancent de dangereux défis aux pouvoirs hégémoniques ».

A partir du cas mauritanien et compte tenu de son caractère bi-racial (blancs et noirs), de sa pluri-éthicité (maures, pulaar, soninko et wolof) et de sa forte hiérarchisation sociale (nobles, tributaires, affranchis, et esclaves), les tendances dans la mobilisation populaire de la citoyenneté et de l’identité « par le bas » et les réponses suscitées « par le haut » sont, à notre avis, à appréhender sous le prisme des notions de la légitimation, de la résistance et du projet. Chacune de ces notions renvoie à une forme d’identité dans le procès de la citoyenneté mauritanienne. En effet, les institutions dirigeantes (Etat, Gouvernements, Administrations, etc.) formulent une identité légitimante de la société mauritanienne, prise comme un tout qui se fond dans la Nation. Par ce biais, elles rationalisent et étendent une domination sur les acteurs sociaux en usant, en plus du discours, de la violence légitime, de l’autorité, des institutions et ressources humaines et matérielles. Ce type d’identité entretient des tensions et des contradictions, à des degrés et risques plus ou moins élevés selon l’effervescence politique, avec les deux autres types : l’identité-résistance et l’identité-projet. Le premier est le fait des acteurs sociaux collectifs qui, se sentant relégués dans des conditions peu reconnues et valorisées et/ou des situations stigmatisées par la logique dominante, organisent un processus de résistance – selon des moyens et mécanismes divers. Le mouvement Hip Hop et plus particulièrement le phénomène Rap porté et entretenu par la jeunesse urbaine des quartiers pauvres et défavorisés fait partie de cette identité-résistance et tend, de façon encore non explicite, vers cette identité-projet.

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Conclusion

La citoyenneté et l’identité nationales construites « d’en haut » pour la promotion d’une conscience nationale, d’une mauritanité cohabite avec d’autres formes d’identités produites « par le bas » qui, jusqu’ici, se réclament aussi d’une citoyenneté mauritanienne qui se veut la source de l’identité nationale et partant ayant priorité sur toutes les autres sources d’identités. Leurs rapports sont ainsi complexes. Les discours portés par les groupes sociaux qui animent les cultures populaires urbaines sont de toute évidence des discours de rupture d’avec les manières de faire des politiques. C’est un discours qui traduit les aspirations et désirs des jeunes et qui met en exergue la nécessité d’une élaboration d’un projet de société plus juste, plus équitable et plus inclusif. C’est en cela qu’il est un discours de rupture d’avec la forme d’organisation et/ou de fonctionnement actuels de société.

La lecture d’une culture populaire urbaine en œuvre au travers de la situation (le contexte) et du langage (discours des jeunes du mouvement Hip Hop), nous oblige à une interrogation sur ce qui fait une « union autour d’une communauté de sens » tant du point de vue social (identité) que politique (citoyenneté).


Dr. Mouhamadou Abdoul

Historien – chercheur

Juillet 2012


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